A propos d’un workshop au japon, 2010.

 

 

L’ESPACE D’UN BATTEMENT DE PAUPIÈRE - JAPON, UN INTERSTICE.

 

Se tenir debout face à un mystère. Etre étranger ici et devenir étranger, à son tour, chez soi.

Cet alphabet me reste absolument interdit.

Je le regarde comme un dessin et là ce sont mes

lettres, le A le Z qui tout d’un coup ne valent plus que pour leurs formes.

Le sens tombe de ma page.

Le déplacement est une affaire de dépossession perdre pouvoir sur la langue, les gestes et c’est toutes les choses qui se défilent dans l’opacité.

L’alphabet n’est pas la seule inconnue de l’équation. Toute une nomenclature de gestes et d’attitudes font graviter autour de soi un langage silencieux.

Pour le profane cette chorégraphie tient quelque chose du vocabulaire de la séduction. Regards, feintes, esquives. A ceci près que son but est tout autre. Il serait des plus vulgaires de réduire cette foule de signes à une simple communication visant une froide conservation des distances.

L’attention portée aux regards, aux mains, aux visages met en valeur une poétique de l’espace.

Faire art en usant de l’interstice. Regarder dans les vides pour visualiser les formes.

Une rencontre avec un danseur éclaircit quelque peu le mystère. Il me présente ses deux mains. Elles sont immobiles et n’indiquent rien. Elles dansent mais restent fixes. Le mouvement tient dans l’espace qui les sépare.

L’interstice, distance infinie. La danse de deux formes immobiles qui désignent l’espace interstitiel pour faire bouger les corps. Rendant sensible la vibration qui les lie.

L’œil peine à se poser sur ce vide, sans cesse en aller-retour entre l’avant et l’au-delà de cet écart.

Flux et reflux du point focal.

A ce moment du vertige ce qui vibre sur ce mince couperet prend l’allure d’une logique.

Voici un monde se tenant sur un tremblement de terre permanent. Un flot d’individus se déplaçant avec l’hésitation d’un funambule.

Entre ces deux mains est porté à comparaître un mouvement qui devient attitude, l’impermanence des choses.

La proposition peu paraître autoritaire, mais ce qui se révèle à cet instant persiste sur la rétine, et alors c’est par cela que tout se comprend.

Car ce qui se donne de ce monde se donne toujours dans un intervalle prêt à être rompu.

Je vois entre deux battements de paupières. Entre deux noirs apparaît l’image d’un monde.

Qu’en aurais-je vu ? L’image ou le noir

Alternance d’un regard porté vers l’extérieur puis rétracté vers l’intérieur.

Je marche à moitié aveugle, tout claudique, en fait je suis borgne.

Œil de marbre et paupière de verre.

Tout ce qui perce cette demi-cécité, palpite. Comme un poisson que l’on enlèverait de l’eau et, saisi par le scintillement de ces écailles on en oublierait presque qu’il se meurt dans nos mains.

La naissance du fleuve qui ouvre sur les collines est comme le poisson, les dormeurs du métro sont comme le poisson, ils palpitent.

Et bientôt, l’œil à son tour tachycarde.

Quentin Mornay, novembre, 2010.