Texte livret de l'exposition de Teo Betin à l’AHAH, septembre 2017.

 

«De 4 à 2 à 3», 

 

Une image. 

Une suite de maisons protégées par des murs d’enceinte. Un blanc aveuglant. Au dessus d’eux des barbelés effilés comme des rasoirs. Une rue déserte. Aucun trottoir. Mais où celui qui a pris cette photographie pouvait bien se tenir ? La légende, Capetown, Gated community. Une communauté de l’enclos. A coté de cette image sur une planche de bois à demi-calcinée est inscrit à la craie blanche ce vers d’Apollinaire  :

 

«Te souviens-tu des banlieues et du troupeau plaintif des paysages» 

Appolinaire, Alcool.

 

Le travail que Téo nous présente ici s’active dans l’interstice qui sépare ces deux images.

 

Visite  : 

Quel abri moins poreux qu’une cabane  ? Quoi de plus perméable que des planches et des madriers qui n’ont que trop supporté leurs usages  ?

Les formes sont si élimées, quand elles ne sont pas brûlées, que l’on voit le jour à travers. La matière du travail de Téo n’en n’est plus une. Ses sculptures agencent des béances, maillent le périmètre dans lequel elles se tiennent. On y pénètre pour mieux être inquiété par ce qui l’entoure. Elles nous rendent comme un (offre ) présent, l’espace. 

Le travail de Téo s’applique à déjouer la tyrannie du parallélépipède rectangle qui nous sert tour à tour de chambre, de salon, de maison. Il remet en circulation les périmètres qui nous sont accordés pour mieux s’émanciper d’une norme spatiale morbide.

Quelle étrange chose que de pénétrer dans sa Villa 1. L’on y passe une jambe et puis l’on est bien obligé de s’y asseoir. Là, en tailleur, l’on regarde à travers les interstices le volume dans lequel on se tenait auparavant.Et bien l’on n’y était pas dans ce volume. On était ailleurs.

Assis en tailleur l’on fait face à une matière que l’on avait pressenti en entrant sans bien voir. Comme le Sphynx de Téo, les espaces qu’il façonne nous regardent. Ainsi, à moitié abrité, l’on croyait voir mais on est vu. Quelque chose d’une autre biologie, d’une autre physique nous regarde du coin de l’oeil. On attend que d’un murmure nous soit posé la question qui fut posée à Oedype. Qu’un autre porte à nos yeux son regard sur nous.

 L’espace se donne à nous comme un mystère, qui vient mettre sans dessus dessous ce que l’on prenait, il y a quelques instants encore, pour le plafond.  Tout à l’heure l’on était pas debout. On ne marchait pas. On ne faisait que s’accommoder de la discipline d’un périmètre. A présent nous sommes habités par ce qui se rend sensible en ces œuvres. 

Téo appelle cela des «  Espaces purs  », une aire où vivre. Où, comme un enfant qui joue à disparaître l’on peut devenir, au delà de ce que l’habitat a calcifié dans nos corps. Ces espaces purs, dont cet escalier qui ne mène nulle part en serait le totem. Il figure, en creux, ce qui gît là. Cette matière qui faisait silence et dont nous portions la nostalgie. 

L’artiste collecte, brule, bricole dans sa mythologie de sculpteur, les débris des objets qui meublent les périmètres de nos vies. C’est un rituel de conjuration auquel nous prenons part. La mise à bas d’une grammaire qui n’était qu’une juxtaposition de petites forteresses. A présent nous pouvons articuler une relation au delà du récit que nous nous faisions du lieu. Cette relation qui s’incarne dans la bouche de Nina Simone figure tutélaire de son atelier. L’image d’une voix qui n’est ni jazz, ni blues, ni lyrique; une voix qui chante par dessus tout. 

 

« Ain’t got no home, ain’t got no shoes »

Quentin Mornay, septembre 2017.