L’entretien dans la montagne de Paul Celan, Lenz de Georg Bûchner ; Interstice et silence dans la langue. (Extrait, Conclusion) Mémoire sous la direction de  Alain Bonfand, 2012.

 

Le silence gît dans l’intervalle entre les mots. Si la voix est ce lien de soi à soi-même, elle est ce qui lie l’endroit d’où elle née à l’endroit d’où elle se projette. Des poumons à la bouche. Alors ce silence est le souffle, la voix de l’être qui se phénoménalise dans les pauses, c’est-à-dire dans ce qui constitue le rythme des mots. Ce qui sous-tend les phrases dans le poème comme dans la prose est le rythme sans qui aucun mot ne prendrait corps. Ce qui fonde le rythme n’est pas le temps de la lecture des mots mais les espaces qui les séparent. Dans la parole c’est la pause qui est la respiration, et c’est l’intervalle qui fait advenir la présence du souffle dans l’écrit, c’est la voix de l’être qui se donne en creux dans les blancs du texte. C’est ce blanc qui les agence et les dispose. C’est cette même respiration qui explose dans la page les mots dans les poèmes de Celan. Ce qui se dit du lien dans ces respirations c’est que le blanc est sans cesse un retour vers l’endroit d’où naît la voix, et le mot toujours ce qui se projette par la bouche. Alors dans l’écriture se rejoue à chaque mot l’inspiration du blanc et l’expiration du mot. Par-là advient le souffle, par-là advient l’être, toujours par intermittence. La condition d’être du langage est d’être toujours rappelé vers son propre néant qui le redistribue ensuite sur la page.

 

Ce qui est mis en jeu quand on comprend l’entretien dans la montage comme un monologue des « je », c’est la phénoménalisation de la propre présence de Celan dans son écriture. Qu’il constitue en soi lui-même le blanc de son propre texte, c’est le « ils, ça et rien que ça », l’inconnu mis au pluriel, car compris dans toutes les stratifications de son être. En opérant cette rapsode du « je » diégétique, il devient l’être et le néant de sa propre littérature. En opérant une réduction du langage à la voix, de la voix au souffle et du souffle à l’être. Cet être à la fois lui et à la fois un tout autre.

 

En traversant, grâce au rapprochement de ces deux textes, les topoÏ du lien rompu entre la terre et l’homme et entre la bouche/visage et la voix, c’est un pan de la littérature et des arts que l’on peut entrevoir.

 

«C’est pour cela certainement que le village était désagréable. Ces hommes semblaient y vivre provisoirement. Ils ne s’identifiaient pas à ses campagnes, à ses routes. Ils ne les possédaient pas. Ils y étaient comme déracinés et leur perpétuelle vivacité trahissait une inquiétude animale.»

Cesare Pavese, Terre d’exil.

 

Le chant qui demeure inaudible, qui reste indicible car condamné à l’inconcevable est une plainte qui se répète en écho, en creux, qui reste le silence commun à tout langage. Une grammaire est un ordre arbitraire de la langue et celle-ci exclut certains accents et certaines tonalités du champ du langage.

 

«Et moi qui regardais très fixement, je vis des hommes dans ce marais à l’ait boueux et à l’aspect meurtri. Ils se frappaient mais non avec la main, avec la tête, avec la poitrine et avec les pieds, tranchant leurs corps par bribes, avec les dents. Le bon maître dit, fils vois-tu maintenant les âmes de ceux que la colère vainquit ; et je veux encore que tu saches qu’il y a dans l’eau des gens qui soupirent et font pulluler cette onde jusqu’en haut, comme tes yeux te montrent, où qu’il se posent. Plantés dans la boue ils disent: «nous étions tristes dans l’air doux que le soleil réjouit; ayant en nous les fumés chagrines: à présent nous nous attristons dans la boue noire.» Cet hymne ils le gargouillent dans leurs gorges car ils ne peuvent le dire par mots entiers.»

 Dante, la Divine comédie, «L’enfer» , (Les colériques)

 

A cela la littérature répond par la subversion, le sabordage de la langue par le vide. A élimer les phrases jusqu’à ce qu’on ne les lise plus pour leurs absences que pour leurs pleins, on y distingue le souffle de ce qui s’énonce dans son vide. L’écriture s’amorce dans sa croyance à toujours se sauver elle-même de son propre silence auquel elle fait pourtant droit. Ce souffle qui la fonde l’emporte dans le vide, et son urgence est de le rappeler sans cesse à la présence en elle et par elle.

 

«La langue se charge de boue un seul remède alors la rentrer et la tourner dans la bouche la boue l’avaler ou la rejeter question de savoir si elle est nourrissante et perspectives sans y être obligé par le fait de boire souvent j’en prends une bouchée c’est une de mes ressources la garde un bon moment question de savoir si avalée elle me nourrirait et perspectives qui s’ouvrent ce ne sont pas de mauvais moments me dépenser tout est là la langue ressort rose dans la boue que font les mains pendant ce temps il faut toujours voir ce que font les mains »

 L’image, Samuel Beckett.

 

Cette litanie ininterrompue advient plus particulièrement dans des formes courtes, resserrées, où le langage devient bègue. Elle induit chez l’auteur un temps de rédaction où seul est l’intuition des hiéroglyphes d’un monde qui fonde, dans l’absolu aspiration de la langue, la nécessité à le retenir dans la parole.

 

«parce que le langue dans laquelle il me serait donné non seulement d’écrire mais encore de penser n’est ni la latine, ni l’anglaise, non plus l’italienne, mais une langue dont pas un seul mot ne m’est connu, une langue dans laquelle les choses muettes me parlent, et dans laquelle peut être je me justifierai un jour devant un juge inconnu.»

 Lettre à Lord Chandos, Hugo von Hofmannsthal.

 

Ce mouvement du langage engage la littérature vers le lied, un chant qui s’annonce sur une perte, et tente de retenir la voix au plus près d’elle même.